Ceux de 14, ma race, le siècle.

Publié le 4 Août 2014

C'était hier que partaient en guerre mes arrière-grands-pères.

Ceux de 14, ma race, le siècle.

Sur les grilles de la préfecture de Valence, les autorités ont eu la bonne idée d'y accrocher une grande affiche appelant à la mobilisation générale, la même que celles qui furent placardées partout en France il y a cent ans. Tombant nez à nez avec elle, je restai interdit pendant trois bonnes minutes. Pris peut-être de métempsychose, je crus ressentir comme mes pères : comme Auguste, Clément, Gabriel et Léopold, mes quatre aïeux qui s'engagèrent avec leurs semblables et leurs frères, les anciens et posthumes Français de 1914.

 

« Ça a débuté comme ça » comme il est dit dans le Voyage au bout de la nuit de Céline. Ça a débuté comme ça le XXème siècle, par une affiche de mobilisation générale. S'en est suivi la boucherie de millions d'hommes pour deux départements, des Français déprimés et une France dépeuplée, une Amérique qui commençait à s'ingérer dans nos affaires, une Allemagne énervée et frustrée – donc Hitler, la seconde guerre mondiale, cinquante millions de morts, une Amérique triomphante et un glacis soviétique pour cinquante ans, une haine profonde des européens pour eux-mêmes, donc l'immigration et le libéralisme vrombissant, la mondialisation occidentale, la fin des nations et le recul, partout, de l'homme européen. Ça a débuté comme ça, ce que Dominique Venner a appelé le Siècle de 14. Tout ce que nous connaissons depuis cent ans vient des millions d'hommes tombés dans les tranchées : on aurait pu tout lire dans leurs boyaux éclatés.

 

Mais ces hommes, ces Français de 14 aux boyaux qui engendrèrent tant de choses, à quoi ressemblaient-ils ? J'en trouve un portrait dans Malaparte : 

Que le peuple français est donc changé ! Les hommes de ma génération [ceux de 14] ont le visage plus dur et plus pathétique, les traits plus virils, le regard plus enfantin, et ce je-ne-sais-quoi de plus ancien, de las, de décidé, de sevère, des visages français du temps où la différence entre la France et l'Europe [par « Europe », Malaparte veut dire « le monde », le monde indifférencié, celui de « l'homme masse » qu'il appelle « l'homme marxiste »] était bien plus profonde qu'aujourd'hui, du temps où la France était davantage France et moins Europe : où elle était la France. Presque tous les hommes qui avaient vingt et vingt-cinq ans en 1914 portent la moustache, ont les cheveux coupés court, sans soin, le front bas, les yeux clairs dans un visage sombre à la peau opaque. Ce sont les Français que j'ai vus la première fois en 1914, sur les routes de France, dans les forêts de l'Argonne, dans les tranchées de la Champagne pouilleuse, dans les usines et à la gare de l'Est à l'aube, quand ils partaient pour le front de Champagne, au printemps 1918, et que la Grosse Bertha tirait sur Paris, sur la rive gauche. Ce sont des hommes d'une race plus dure, qui s'habillent plus simplement, demeurés fidèles à la casquette, aux souliers à lourde semelle, au pantalon de velours serré à la cheville, à la cravate nouée sur une chemise de toile écrue. Leur moustache retombe des deux côtés de bouche, et c'est une bouche marquée par les coups de rouge, par les pernods et les absinthes d'autrefois, par l'éternel mégot de caporal au coin des lèvres.

Curzio Malaparte, Journal d'un étranger à Paris.

Il est surprenant et presque angoissant de constater qu'un œil avisé comme Malaparte déclama « Que peuple français est donc changé ! » dans les années 50. Qu'en serait-il pour nous aujourd'hui ? Il y a quelques années, j'écrivais énervé :

 

Le français de 14, il est mort, bien mort, enterré, néantisé, fini à jamais... Le français de 14 - le français tout court - est un personnage suranné, une image vieille et grossière qui ne colle plus aux idéaux de ce siècle ; une relique, un cadavre dont les miasmes ne gênent même plus nos mémoires. Cela n'existe plus un patriote tout plein d'abnégation, pas plus d'ailleurs que ses valeurs portées en bedaine : l'honneur, la valeur, le courage, la terre, la force... qu'est-ce donc que tout ça ? Aux poubelles de l'Histoire s'il vous plait ! Au pilori ! Il ne faudrait pas que ça donne des idées...
Mais le céfran ! alors lui ! bien vivant qu'il est... bien puant, bien bête, bien con... Ah le céfran ! Comme il est content ! Comme il persifle, comme il croit, comme il pense... Ah le céfran... ce "français à l'envers" - à tous les sens du terme - que nous sommes tous plus ou moins, comme il a de l'avenir ! Ah lui, c'est sur qu'il ne risque pas de crever au fond d'un trou les armes à la main pour défendre son pays... Ah lui, c'est sur qu'il ne risque pas de se faire arracher la jambe gauche d'un mauvais tir d'artillerie, comme mon arrière grand père un triste mois d'aout 1914... Ah lui, ah ce céfran ! Mais quelques uns chantent encore:

" Honneur aux anciens soldats, aux veines généreuses,
Que l’instinct poussait à une gloire impérieuse.
De votre antique énergie il ne nous reste
Que des jambes fébriles et une langue leste. "

2008

Il n'y a plus aucun rapport entre le Français de 1914 et celui de 2014. Les cent ans qui ont passé sont semblables à deux millénaires d'un point de vue du cœur et l'esprit. Moi y compris, moi qui pourtant essaye tant bien que mal d'accomplir mon devoir de patriote, je ressens comme une gène quand je regarde les photos jaunies d'Auguste ou de Léopold, mes arrière grands-pères. Ils ont bien la moustache, les cheveux courts, les yeux bleus et la mine sévère. Je dois ressembler à une chiffe-molle à côté d'eux avec mon style apprêté pour tenter de plaire un peu, et avec mon sourire politique pour tenter d'avoir l'air « sympa » ! Eux tiraient sur les ennemis de la patrie (qui n'en étaient même pas en plus), moi je tweet contre des adversaires politiques (qui eux pour le coup en sont de vrais, « ennemis de la patrie » !). Mais, bien sûr, je me dis que chaque époque a ses propres modalités de combat, et que la seule chose qui compte, en définitive, c'est être disposé au combat.

 

Et puis il reste ce qu'on appelle aujourd'hui « le devoir de mémoire », échauffé d'autant plus par le sentiment d'appartenance. Ceux qui ont souffert et qui sont morts étaient de mon sang, ils étaient de ma race : ils sont moi, je suis eux. Ce faisant et pour reprendre les mots d'Ortega Y Gasset : je circule dans tout mon peuple et lui dans tout son temps ; je suis véritablement seigneur de mes siècles dont je conserve l'active possession. Ce sentiment d'appartenance, incompris par les modernes et même détesté par eux, doit pourtant bien exister puisqu'il existe en moi. Il découle de la filiation la plus naturelle : si je sens dans ma chair que j'ai un père, pourquoi ne ressentirais-je pas que j'ai aussi des grands-pères, des arrière-grands-pères, et, en fin de compte, une race (au sens ancien et noble du mot)1 ? Une race d'hommes qui ont souffert dans la dignité, tel Auguste Rochedy qui, perdant une jambe, dut se faire un garrot de boue pendant des heures avant d'être enfin envoyé à l'arrière se faire soigner, et qui, sa vie durant, ne se plaignit jamais de sa jambe en bois qui le faisait affreusement souffrir. Comment pourrais-je être infidèle à ces hommes ? Comment pourrais-je me moquer des mânes de Léopold qui flottent au dessus de Verdun ? Comment pourrais-je trahir ma race ? C'est impensable pour moi, tellement impensable que, jugeant à l'aune de mes propres émotions, je ne peux concevoir l'esprit d'un moderne faisant fi de ses aïeux. Qu'il y ait plusieurs façons d'être fidèles, je peux bien l'entendre ; mais qu'on puisse ne pas y penser et demeurer indifférent, ne circuler que dans le présent comme on arpente un terrain vague, voilà qui est bien, pour moi, la façon la plus accomplie d'être inhumain, dans tous les sens du terme.

 

Dernière chose : en remontant jusqu'à l'Histoire, je m’aperçois que les siècle débutent toujours une quinzaine d'années après qu'ils ont manifestement commencé : le XVIIIème siècle commence en 1715 (à la mort de Louis XIV), le XIXème siècle commence en 1815 (après la chute de l'Empire) et le XXème débute après 1914. Ce pourrait-il que, en 2014, le XXIème siècle débute enfin ? Ce pourrait-il que la roue de l'Histoire, avec ses événements grandioses et ses tragédies, recommence enfin à tourner ? Une chose est certaine : le siècle de 14 est enfin terminée, et nous, ses fils, resterons impavides sur ses ruines, prêts à affronter celui qui, bien incertain, va débuter sous peu. Après une fin de siècle plutôt tranquille, bercée dans le mythe de la fin de l'Histoire, voilà que des orages se profilent à nouveau.

 

Viennent, viennent les orages ! Il y a des places à nettoyer et des arbres à faire pousser.

 

 

1Pour les journalistes et autres indignés du bocal qui cherchent partout des « dérapages », le mot race dans son sens ancien, employé ici, ne signifie rien d'autre que « lignée ». Allez donc chercher votre « dérapage » ailleurs.   

Ceux de 14, ma race, le siècle.

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Michel 23/12/2014 11:06

Superbe...........

Jean 04/08/2014 15:54

Bonjour.

Votre texte est beau, vrai et juste comme d'habitude.

Je partage cette gène quand je vais au cimetière du village pour voir les anciens, quand je m'attarde sur les albums de famille ou quand je passe devant le monument du cavalier Fonck. Cette gène de n'être que peu de chose comparé à ces Hommes qu'étaient nos anciens.

Je pense que c'est un sentiment partagé par beaucoup de jeunes à travers l'Europe.

Je vous rejoint aussi sur votre dernière phrase: " Viennent, viennent les orages ! Il y a des places à nettoyer et des arbres à faire pousser."

Salutations de Liège.

Waroch 18/08/2014 22:20

Je ne suis quand même pas complètement d'accord. Pourquoi c'est du passé, le patriotisme de 1914 ? Avant tout parce que ça s'est terminé en boucherie. Selon moi, la première guerre mondiale a été un véritable génocide, résultat justement du patriotisme délirant de nos aïeux. Les Allemands, les Anglais, Les Français, les Belges et les autres sont morts par millions pendant quatre ans, comme des rats, dans la merde et la boue. Aujourd'hui, on a quand même le droit de se demander si tout ça avait un sens.