Une autre jeunesse ?

Publié le 18 Juillet 2014

Une autre jeunesse ?

Disons-le clairement et commençons par là : la jeunesse semble aujourd’hui représenter tout ce que notre époque compte de débilité, d’inculture et de prosaïsme. Partout où elle se montre, partout où elle se revendique, l’on dirait que c’est pour nous dessiner toujours quelques phénomènes qui, s’ils ne sont pas seulement médiocres, peuvent aussi revêtir la formes de ces signes avant-coureurs, de ces prodromes inquiétants qui n’annoncent que barbarie et violences à venir. Le temps est en effet venu de s’interroger presque autant sur le monde que nous allons laisser à nos enfants, que sur les enfants que nous allons laisser au monde. Bien sûr, tous les siècles de l’Histoire eurent leur lot de détracteurs de la jeunesse, dans laquelle ils virent toujours une propension plus grande à la licence, au désordre, à la bêtise et à l’immoralité. Ceci est une constante historique, il est impossible d’en douter ; cependant, même si le temps passé peut aider à relativiser, il n’en reste pas moins que le niveau de la jeunesse actuelle parait avoir atteint, du fait des nouvelles conditions de sa formation et de son existence, l’apogée de la nullité, l’acmé le plus épouvantable. Quand on la voit manifester dans la rue, c’est pour sa retraite, ou pour des petits points vétilleux de la politique, comme le CPE en 2005. Et comme elles sont laides ces manifestations ! Aucune imagination, aucune réelle ardeur, juste des mouvements de troupeau bêlant imbécilités sur imbécilités, et dont bien la moitié des participants n’a pas une once de véritable conscience politique. Quand on la voit s’amuser, c’est pour fêter des saturnales sans charme, des apéros-géants aux raves-partys, jusqu’à des soirées en boîtes de nuit huppées pour jouer au VIP et en tirer une fierté malsaine de nouveaux riches. On ne la sent ni intelligente ni critique, professant des slogans et des poncifs tout droit sortis des gageures soixante-huitardes et des séries télés aussi consternantes que  « Plus belle la vie ». Et si, en prenant la peine de regarder encore plus avant, on la voit rêver,  c’est pour rêvasser toujours parmi des vents d’Ouest, des rêves fabriqués à la chaîne « made in USA », les uns fantasmant sur un gangstérisme à la Scarface ou à la sauce rappeurs des ghettos, d’autres s’illusionnant reprendre le flambeau des hippies en se souhaitant citoyens du monde et babas cools, le tout couronné par une jeunesse bourgeoise qui idéalise New-York et son dynamisme, et qui ne traduit ses désidératas qu’en dollars. Le tableau est dramatique, mais compte tenu des peintres, il ne pouvait en être autrement. On ne mesure pas tout ce que la génération de ceux qui sont nés dans les années quatre-vingt et quatre vingt dix, au crépuscule du siècle, a pu absorber comme vulgate émolliente et fausses vérités malévoles. D’abord, cette génération a pris de plein fouet l’idéologie antiraciste et mondialiste, triomphante durant les années Mitterrand et la décennie à la sauce Fukuyama qui a suivi la chute du mur de Berlin. L’introspection s’exprima par la culpabilisation et la mise au ban de la virilité, du patriotisme, de la religiosité et de tout ce qui pouvait paraître un tant soit peu traditionnel. Et quant à l’horizon, il ne put être que supranational, post-moderne, européiste, droit-de-l’hommiste, métisseur, féministe et libéral. Tous ceux qui regimbaient furent envoyés à la géhenne, marqués d’une opprobre moral qui n’eut d’équivalent que dans les temps de l’intolérance religieuse. Comme de mise, l’esprit du temps fut impérieux, et celui-ci, couplé avec une société de consommation et un capitalisme financier extravaguant, acheva de modeler une jeunesse sans repères et sans valeurs, sans force et sans idéal, tout juste bonne à consommer, à se dandiner et à pleurnicher d’une voix falote et misérable. Il ne faut donc pas se plaindre ; d’un tel processus ne pouvait émerger une jeunesse différente, car la jeunesse n’est, par nature, qu’enfantée. Il ne reste donc qu’à s’indigner et à réagir. Et là, par chance, un mouvement de réaction est en train de naitre, non pas chez des vieux réactionnaires patentés, qui ont l’esprit juste mais, hélas, les bras affaiblis ; non : chez cette même jeunesse, justement.
Pour appréhender cette réaction, cet éventuel changement de perspective, la philosophie hégélienne peut nous venir en aide. Si nous fûmes et sommes encore condamnés par un esprit du temps, par un « Zeitgeist » dont les contours garderaient encore une forme très soixante-huitarde, tout indique que, naturellement, un esprit du temps appartient au temps qui passe, qu’il est mortel, qu’il finit par achever sa course et à se métamorphoser en autre chose. Or, précisément, l’évolution de l’esprit fonctionne par dialectique pour Hegel, qu’il avance en contredisant sa forme et son fond antérieur. De fait, rien n’est plus prégnant que la contradiction absolue d’avec les valeurs traditionnelles qu’imposa, symboliquement, Mai 68. A la France éternelle, à l’esprit traditionnel, qu’il fût d’ailleurs chrétien, républicain ou aristocratique, à cet esprit que représenta dans toute sa splendeur le temps du Général de Gaulle, succéda  une antithèse achevée, voulue, conquérante, et il suffit de renverser totalement les valeurs de cette France là, pour tomber pile sur les valeurs avec lesquelles l’on nourrit la jeunesse de France depuis les années soixante-dix, avec, nous le disions, le pic de leur puissance durant les années quatre vingt dix. L’égalitarisme remplace la méritocratie, la culture de masse celle de la distinction, le cosmopolitisme le patriotisme, le féminisme le patriarcat, l’émotion le sentiment (au sens fort), le culte de la jouissance celui du travail, le mépris pour l’Eglise son profond respect, la promotion de la différence l’assimilation, etc. Notre civilisation française, et, par extension, européenne, est toute entière bâtie depuis 68 avec des matériaux postmodernes, fruit d’une négation, d’une réaction contre un esprit du temps qui resta, peu ou proue, sensiblement fidèle à quelques éléments essentiels depuis des siècles. Fils de la négation, un moment doit venir dans lequel cette négation doit produire en elle-même sa propre antithèse, et c’est alors que le mot d’Hölderlin prend tout son sens : « Là où le péril croit, croit aussi ce qui sauve. » Pourquoi ? Parce cette antithèse soixante-huitarde a touché au but jusqu’au début des années deux mille, la mascarade du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 et sa comédie antifasciste d’opérette étant sans doute son moment culminant, son bouquet final pour ainsi dire. Concrètement, cela s’explique par les générations qui portèrent cet esprit du temps, celles qui firent le mois de Mai, celle qui prirent totalement le pouvoir dans les années quatre vingt et qui élevèrent leurs enfants dans cette même dynamique. Aujourd’hui, ces générations, par le force des choses et du temps, périclitent et perdent de leur influence, et si leur puissance idéologique reste encore très forte, les yeux, en butte à la réalité, se dessillent peu à peu. Car ce qui concourt à ce renversement, c’est éminemment le retour du réel. La jeunesse actuelle se prend sur la figure le monde de leurs parents et de leurs grands-parents. Le coup de l’ouverture au monde et de la tolérance oblative ne fonctionne plus très bien lorsque celle-ci s’exprime par une augmentation dramatique de la violence, du chômage et de la vacuité. Dès lors, une partie de la jeunesse, celle qui n’est plus aliénée par l’esprit du temps de leurs géniteurs, celle qui parvient à se libérer des cadres dogmatiques avec lesquels on l’a abreuvé jusqu’à plus soif, commence à vaciller dans ses certitudes et à opiner de moins en moins à l’idéologie BHL. Elle commence à réaliser une tragique équation entre la vulgate qu’on lui a dictée, et la situation grave avec laquelle elle doit composer. « Cette France, se disent de plus en plus de jeunes, cette France appauvrie, médiocre, contrit, qui voit monter en son sein mille insécurités de toutes sorte, dans laquelle il va être de plus en plus dur de vivre et de faire des enfants, cette France, répètent-ils, aurait-elle un lien avec l’ensemble des idées soi-disant progressistes et mondialistes qui nous gouvernent depuis presque trente ans ? », et ils rajoutent, de plus en plus souvent, lapidairement : « N’était-ce pas mieux… avant ? ». Et là, à ce moment-là, la dialectique de l’Histoire continue son chemin et se révèle, elle garantie de nouveau une nouvelle métamorphose par une nouvelle réaction, celle qui devra voir accomplir une synthèse entre tradition et modernité, laquelle n’est réalisable qu’en réagissant violemment à l’esprit postmoderne qui préside encore à nos destinées.
Ainsi donc, au beau milieu de cette jeunesse méprisable que l’on décrivait plus haut, est en train de naître également une autre jeunesse qui, d’une certaine manière, regimbe contre elle-même. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la mode passe de plus en plus à la réaction. Presque fini le temps où la jeune fille voyait dans la racaille en jogging l’idéal masculin dans toute sa splendeur. Presque fini le temps où l’inculture était un signe d’intelligence. Presque terminé la supériorité morale de celui qui passait son temps à cracher sur la France et son Histoire. L’homme droit dans ses bottes, patriote, masculin, responsable et attaché à la culture commence à quitter son cilice de réprouvé pour retrouver ses habits qui lui sont dus, ceux que la civilisation procure à ceux qui veulent bien la perpétuer. Oh ! Bien sûr, tout n’est pas fait, et il reste encore beaucoup à déplorer. Mais pour celui qui regarde scrupuleusement la jeunesse, il la verra sujette à ce nouvel esprit du temps qui se forge actuellement, il la verra commencer à réaliser l’équation dont nous parlions, et pour peu que cette frange libérée et résistante de la jeunesse se fasse aider et pousser par quelques sages qui auront eux-mêmes résistés en leur temps, l’avenir pourra s’appréhender sous de meilleurs auspices. Quoiqu’il en soit et s’il faut toujours conjurer la fatalité, c’est ici et rien qu’ici qu’il faut tabler.

   

Julien Rochedy, 2010.
 

Publié dans #article-s

Repost 0
Commenter cet article