La moralité dans la Grèce antique

Publié le 18 Juillet 2014

La moralité dans la Grèce antique

Vis-à-vis de nos conceptions morales héritées du christianisme et de l’humanisme, la société héroïque telle que nous l’a chantée Homère, ainsi que la société classique de la Grèce Antique, semblent être jalonnées d’actes, de principes et d’idiosyncrasies plus immoraux les uns que les autres. L’Histoire, les mythes et les légendes nous révèlent les grecs belliqueux au possible, souvent cruels, menteurs s’ils le peuvent, orgueilleux, hédonistes, et, allégrement, corruptibles à souhait.  

Ce qui frappe, à vrai dire, ce n’est pas tant la présence fréquente de ce que l’on conçoit aujourd’hui comme étant des vices et des folies dans l’Histoire des grecs – car quelle époque pourrait se prévaloir de n’en connaître point ? – mais plutôt le fait que, bien souvent, ces mêmes vices et folies n’entachèrent jamais le prestige de leurs auteurs, voire le rehaussèrent. Trouve-t-on chez les grecs un seul héros, ou grand personnage, qui serait digne d’incarner la vertu dans toute son étendue ? L’esprit belliqueux d’Achille, le brave thessalien aux pieds légers, se distingue par les excès de sa colère et de son orgueil : transporté par son énervement suite à la mort tragique de son cousin Patrocle, il va jusqu’à sacrifier des êtres humains. Tout aussi célèbres que les irrésistibles raptus d’Achille, les mensonges d’Ulysse seraient dignes d’une réprobation générale : s’étant emparé, avec Diomède, d’une sentinelle troyenne, il promet à cet homme la vie sauve contre échange d’informations, et, ceci étant fait, il n’hésite pas à le tuer sans vergogne. A l’exemple d’Ulysse, les mensonges et la trahison sont monnaie courante dans l’Histoire de la Grèce classique ; à Athènes, par exemple, c’est la surprise générale lorsqu’apparait un personnage intègre comme Aristide. De même, dans un traité d’éducation, Xénophon n’hésite pas à conseiller ouvertement le mensonge et le larcin en présence d’un ennemi de son pays, ce qui signifie, en révélant le palimpseste du grec, en présence de n’importe quel étranger.

Ainsi, des classiques de l’immoralité grecque nous présentent Ulysse se vanter de ses pillages comme celui d’Ismaros, et Thucydide expliquer que le brigandage était la principale source de revenu des premiers hellènes, et que nulle défaveur ne s’attachait à cette profession. Ainsi voyons-nous Thésée aimer Ariane par intérêt, et se désintéresser d’elle dès qu’elle ne le sert plus. Ainsi voyons-nous jusqu’aux sages se gorger de voluptés, Sophocle avec Théoris, Platon avec Archeanassa, Diogène (lui-même !) avec Laïs, et Danaé avec Epicure. Ainsi voyons-nous les errements de Sparte, les palinodies d’Alcibiade et les cruautés d’Athènes…

Le fait est, donc, que les noms qui illustrèrent l’Histoire grecque ne cessèrent pourtant jamais de susciter l’admiration, autant chez leurs contemporains que chez tous ceux qui suivirent. L’on déplore les excès d’Achille, mais c’est pour mieux les célébrer, tant, comme chez Hercule, ils révèlent une force impressionnante. L’on pardonne les mensonges d’Ulysse, tant leurs maniement relève du brio. Alcibiade fascine, tant ses pérégrinations, aussi traitres et fourbes soient-elles, sont la marque d’une vie débordante.

Si l’on pardonne aussi facilement aux actes immoraux des grecs, d’autant plus qu’ils sont diurnes, c’est qu’ils s’expliquent en grande partie par les conditions de vie qui régentaient leur temps. A l’époque homérique, l’existence ressemble à celle de Thésée parcourant les enfers, c’est-à dire à la pointe de l’épée. Les achéens vivent dans une société tourmentée, sans foi ni loi, dans laquelle la vie n’a de cesse de rappeler la précarité de sa pérennité, de sorte que, ne connaissant pas la sécurité chez eux, ils n’ont même pas à l’idée qu’il ne faille pas déranger la tranquillité des autres. Egalement, dans la Grèce classique, il faut songer à l’état de guerre permanent qui n’est pas loin de réglementer la vie entre cités, ainsi que les oppositions farouches, fruits d’ambitions individuelles ou collectives (entre partisans de la démocratie et de l’aristocratie, par exemple), qui innervent violemment la vie citoyenne.

Ces conditions d’existence facilitent par conséquent une certaine indulgence à leur égard, indulgence qui a d’autant plus son droit qu’elle doit s’appliquer à considérer ce que ces mêmes conditions, alliées à la nature des hellènes, ont produit comme morale. 

La moralité grecque ne ressemble aucunement à ce dont nous sommes accoutumés,  nous modernes, et l’idéal de l’homme grec diffère grandement de l’idéal consciencieux du bourgeois, ou du sens de l’honneur de l’aristocrate. Pour le grec de l’époque homérique, la vertu est avant tout arété, c'est-à-dire courage et virilité, et qu’importe que l’homme soit loyal, sobre, aimable, affable et honnête s’il n’est pas avant tout un vaillant combattant, ou s’il ne recherche pas l’excellence. Si le blâme public existe, il s’attache d’abord aux faibles, aux stupides et aux lâches avant de s’attacher à tous ceux qui trahissent, qui tuent ou qui jouissent de trop de volupté. Dans la continuité, les athéniens du VIe et Ve siècle auront comme modèle le kaloska-gathos, l’homme idéal, celui qui a la vie la plus remplie et dont la santé débordante enrichit de toujours plus de passions et d’aventures, de pensées et de beauté. De la sorte, l’Histoire des athéniens nous les peint querelleurs, obstinés, curieux en tout, raisonneurs, malins, avides, et, s’ils sont souvent cruels, il leur arrive aussi de faire preuve de largesse et de générosité. A écouter leur Histoire, il semble que l’on entende en échos les paroles du Zarathoustra nietzschéen, exhortant les hommes supérieurs à apprendre à être à la fois pires… et meilleurs. En somme, bien au delà du bien et du mal auxquels nous sommes accoutumés – et c’en est à croire que ce ne sont pas les grecs qui étaient nietzschéens avant l’heure, mais la pensée nietzschéenne qui était grecque après l’heure.

Bien sûr, les grecs eurent aussi des préceptes et des impératifs moraux les rappelant à plus de maîtrise de soi, de sophrosyné, de sang froid et de tempérance. Ils eurent aussi des dieux frappant de folie et punissant les actes répréhensibles,  des Némésis et des Furies. De même, c’est meden agan, « rien de trop », qui était gravé sur le temple de Delphes. Mais il ne faut pas être dupe des injonctions morales qui étaient célébrées, elles ne rendent pas la réalité historique ; au contraire, leur fréquence suggère plutôt à quel point elles étaient nécessaire pour équilibrer au mieux les penchants fougueux des hellènes.

Que dire, donc, des grecs, de leur moralité et de leur caractère ? Il nous faut penser à eux, puisqu’ils représentent la jeunesse du monde européen, comme nous pensons à notre propre jeunesse, intrépide et passionnée, incontinente à souhait mais belle comme l’aurore, et il faut bien leur pardonner, comme nous pardonnons aux tribulations et aux errements de notre âge tendre. Certes, l’on peut décrier quelques uns de leurs comportements, quelques unes de leurs frasques, mais l’on ne peut s’empêcher, nous européens qui sommes leurs héritiers, de rêver à ces éternels enfants (ainsi les considéraient les prêtres égyptiens) qui furent, malgré tout, « de toutes les races d’hommes, la plus accomplie, la plus belle, la plus justement enviée, la plus entrainante vers la vie (…) »[1].

 

[1] Nietzsche, préface de « La naissance de la tragédie ».

 

Julien Rochedy, juillet 2009.

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