Julien Rochedy, portrait sensible

Publié le 18 Juillet 2014

Julien Rochedy, portrait sensible

Croyez-nous ou pas, mais dans la rue, on a toutes les peines du monde à trouver des électeurs du Front National. Est-ce nos allures de bobos qui les rebutent ? Ou bien n’allons-nous pas aux bons endroits ? Où sont-ils donc, les douze pour cent ? Où diable se cache la droite nationale ? Car selon les conclusions, sûrement hâtives, de notre modeste expérience, c’est bien une indécrottable odeur de souffre qui plane encore sur le front. Autour de nous, on en connaît pas non plus, des frontistes. Question de milieu, probablement… Pour pouvoir respecter l’équilibre des tendances politiques, il ne nous reste plus qu’à ratisser le Web et ses réseaux sociaux, que Micky maîtrise à la perfection. De sa CYBER-pêche, il nous ramènera un gros poisson. Julien Rochedy est « célèbre » ; c’est une des figures de la campagne électorale de Marine Le Pen. Googlisable à souhait, on peut le voir sur Youtube dans des vidéos allant du débat sur LCI à la réunion interne des jeunes du FNJ, en présence de la responsable de la coordination avec le FN, si j’ai bien compris. Lors de cette intervention, Julien Rochedy, en tee-shirt noir et au commencement d’une jolie paire de biceps, expliquera notamment la stratégie du mouvement « Les jeunes avec Marine », conçu comme un outil pour aspirer les voix de tous les jeunes qui voudraient soutenir Marine sans pour autant être rebutés par le côté clivant de l’appellation FNJ. Juché sur un escalier, le jeune tribun est ici par la volonté du peuple et n’en sortira que par la force des baïonnettes. L’ambiance est chaleureuse, la harangue semble  convaincante.

Je lis déjà les commentaires sur notre page Facebook, sévères mais justes, qui vont s’insurger avec raison, bien sûr, du fait qu’on puisse « antisonder » encore et toujours un Parisien, et c’est très vrai que le Parisien n’est pas plus digne d’être Français que l’habitant de nos régions, mais qui plus est une vedette, alors que notre postulat de départ semblait promettre le portrait des humbles, des sans grade. À ceux-là, je dirai que sur les mêmes principes, la vedette parisienne n’en demeure pas moins digne d’être « antisondée ». Pour nous, Julien Rochedy sera donc simplement Julien.

Silence, on tourne. Entourant la place Victor Hugo, les immeubles Haussmanniens se détachent en une masse sombre et circulaire, mêlant aux tremblements des feux rouges et des phares de voiture les lumières de leurs appartements en reflets humides sur le trottoir. La nuit s’allume. Sous les guirlandes et les étoiles des neiges scintillantes aux frontons, dans les vitrines des pâtisseries artistement décorées d’architectures de chocolat et de mignardises, dans les salons de coiffure exhalant l’air  chaud et parfumé des cheveux des dames, Noël fourbit ses armes. Nous avons rendez-vous à la terrasse de la brasserie « Les Débats », où, légèrement en avance, nous commanderons au garçon une noisette et un café. Julien arrive et nous rejoint, casque intégral à la main. Pour lui, ce sera un thé citron.

 Souvent présenté sur les blogs comme un animal médiatique, le jeune homme possède en effet une belle plastique, mais surtout un visage volontaire et le regard franc. D’une sobre élégance, il porte sous son parka un pull mohair assorti au brun châtaigne d’une barbe de trois jours, une imposante montre carrée et un bracelet tressé – je lirai sur le net qu’il s’agit d’un bracelet Serbe – (je me disais aussi que l’objet était un peu « baba cool » sur les bords pour qu’il l’ait choisi spontanément), ainsi qu’une chemise blanche à carreaux fins, seule touche bleu marine qui dépasse du col rond. Parfaitement courtois, il nous confiera cependant qu’il était encore en 2007 un agitateur (je lis par ailleurs qu’il portait le crâne rasé et une boucle d’oreille), qui prêchait la bonne parole dans les files d’attente des bureaux de vote de Tain L’Hermitage dans la Drôme, uniquement au premier tour s’entend. Fraîchement émoulu de sa province natale, il nous confiera également être tombé des nues à ses débuts en politique après la parution de l’article « Julien Rochedy, le jeune frontiste qui présente bien » dans Rue 89, article plus qu’à charge dont une des premières phrases n’est rien moins que Julien Rochedy est gratiné. Pas de doutes, voilà un mec d’extrême droite. S’attendait-il à un portrait objectif de la part de  médias qu’il considère comme des ennemis politiques, à des citations entières de ses propos, respectant le contexte, insistant sur les nuances ? Ou a-t-il même seulement caressé l’idée d’avoir ouvert un chemin de Damas à cette journaliste de gauche, habitué qu’il semble à séduire la brune et la blonde ? Ah ! Jeunesse, folle jeunesse…

À volume raisonnable, en une syntaxe irréprochable, articulant soigneusement et prononçant toutes les lettres des mots sans avoir recours à des contractions, les propos de Julien ne sont d’abord guère différents dans leur contenu de ceux de beaucoup d’autres jeunes de son âge. Ainsi il aime les sorties, les cinémas, les voyages, thème qu’il abordera souvent, caresse l’idée d’arrêter de fumer en janvier, (la politique, nous dit-il, c’est beaucoup de cigarettes et d’alcool tous les soirs) et pense qu’il aurait du mal à assumer le poil aux jambes chez une femme. À la question : « Une femme pour la vie ou une fille pour chaque nuit », il nous répond d’un air un peu goguenard que les deux doivent être envisageables, avant de se dédire : ce sera officiellement une femme pour la vie.

Sur d’autres questions offrant plus d’aspérité aux choses sérieuses, le discours de notre homme est très construit. Julien récuse totalement le clivage gauche droite, prétend ne pouvoir définir ces notions qu’en tant qu’historien, et encore il ne sait même plus.Aujourd’hui selon lui, ça n’a plus aucun sens. La bourgeoisie soixante-huitarde reconvertie dans la pub a des idées de gauche, alors que les valeurs de droite que sont la tradition et l’honneur se retrouvent chez des ouvriers très conscients de leur classe sociale. Pour lui, le clivage essentiel est aujourd’hui entre les mondialistes et les patriotes. Il trouve injuste la perte de liberté et de souveraineté du peuple français, des peuples européens et des peuples dans le monde, victimes d’une petite élite intéressée qui prend en main le destin de millions de personnes, impose la paupérisation de leur pouvoir d’achat, et surtout un décervellement total qui est selon lui voulu. Toujours selon  lui, Marine Le Pen, sa candidate, saurait résoudre cette injustice en régulant le capitalisme mondial et en stoppant l’immigration au sein de la France, France qui  ensuite, par un effet « boule-de-neige », donnerait l’exemple à tous les autres pays. Surfant sur les fondamentaux d’un discours qu’on peut honnêtement qualifier d’identitaire, Julien a soin de donner toujours à ses propos une dimension universelle, prévoyant à chaque fois les bienfaits de la politique de Madame Le Pen dans un ordre précis : pour la France, pour l’Europe, puis pour les pays du monde entier, un peu comme si cette dernière mansuétude était une cerise sur le gâteau, un lapin blanc qui sort du chapeau à la fin du spectacle. C’est peut-être cette hiérarchie du sens de la marche du monde et des peuples, (qu’en son temps monsieur Le Pen père aimait à évoquer en cette parabole de son cru : J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et les inconnus que mes ennemis), qui le distingue des idées communes, quand la droite et la gauche déplorent de concert le fait qu’en effet, les temps sont durs, qu’en effet le pouvoir se trouve désormais et malheureusement moins entre les mains des hommes politiques que des grands industriels et qu’en effet, le capitalisme mondial possède un aspect décervelant tout à fait évident.

 Si Julien, plutôt volubile, se revendique comme étant un « jeune de son temps »il reste subitement muet lorsqu’on lui demande de définir ce qu’il apprécie dans son époque. Après une pause de réflexion silencieuse, il évoquera finalement les voyages. Son rêve serait, s’il était riche, de s’acheter des maisons aux quatre coins du monde pour « émigrer » régulièrement, en quelque sorte. Mais très vite il déplore que ces paysages dont il rêve aient perdu le goût des récits de voyage d’autrefois, et qu’un Chateaubriand explorant l’Amérique ne trouve de nos jours au bout de l’aventure qu’un Quick et un Mac Do. Il est bien plus enthousiaste sur les époques auxquelles il aurait aimé vivre : la Révolution Française, et surtout le premier Empire. S’il devait remplacer la Marseillaise par un autre chant, il choisirait « Veillons au salut de l’empire », un chant de 1791 dont j’imagine que les vers – Du salut de notre patrie – Dépend celui de l’univers – Si jamais elle est asservie – Tous les peuples sont dans les fers – ont dû le faire particulièrement vibrer ; c’est soncôté amoureux de l’Empereur, précise-t-il. Chérissant le dix-neuvième siècle, il évoquera aussi l’avant-guerre et les années 60, (il admire De Gaulle, un homme qui avait une haute idée de la France). De quels bouleversements, de quels élans, de quels drames humains peut-il bien manquer pour que le vingt-et-unième siècle n’ait pas l’heur d’émouvoir ce jeune historien et philosophe qui cherche l’homme providentiel, l’odeur de la poudre et le drapeau qui claque au vent ? La France glorieuse de Julien a-t-elle seulement existé en dehors des bas-reliefs et des pignochages des fresques officielles, elles-mêmes empreintes de la Grèce antique ? Ce sont-là des questions qu’on peut se poser. Ceux qui ont lu Les Dieux ont soif d’Anatole France me comprendront. Julien parle volontiers d’un destin français, d’un sentiment commun plus haut que les individus, et qui les dépasse. Aurait-t-il soufflé à sa muse le slogan « La révolution bleu Marine », ou au contraire a-t-il été séduit par cette nouvelle mouture de « La Liberté guidant le Peuple », c’est une question qui me traverse également l’esprit. En attendant, je lance un message : réalisateurs, cinéastes qui rêvez d’adapter à l’écran « Le rouge et le noir », j’ai trouvé votre Julien. À l’instar du héros éponyme de Stendhal qui quitta la morne scierie de son père pour échapper à sa condition, fervent Bonapartiste, c’est par les femmes qu’il va se hisser jusqu’en haut de la société. Introduit dans le monde par une Madame de Rênal dont il mettra de nombreuses pages à saisir la main, il montera à l’assaut de la capitale où il sera anobli par un vieux marquis De la Mole après avoir séduit sa fille ; elle deviendra son bras armé en mettant à sa disposition un joli carnet d’adresse, (sans pour autant lui éviter la peine capitale…) C’était Julien, esquisse d’un « enfant du siècle » parvenu jusqu’en avril 2012, néo-dandy romantique et idéaliste qui aurait miraculeusement traversé le temps en préférant toujours un peu David à Delacroix, Adrien-Simon Boy à Beaudelaire, Nietzsche à Jean Jacques Rousseau, Léon Daudet à Emile Zola, Céline à Proust, Drieu à Camus, Rebatet à Gide, Astérix à Lucky Luke, et la préférence nationale au Grand Soir et aux lendemains qui chantent.

 

Publié dans l'Antisondage.fr en 2012.

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