Critique du livre de Pierre Manent Les métamorphoses de la Cité

Publié le 18 Juillet 2014

Critique du livre de Pierre Manent Les métamorphoses de la Cité

Lisant les Métamorphose de la Cité, l’on se croirait parcourir, de pages en pages, toute l’histoire politique de l’Europe, et, par extension, de l’Occident. Toute l’histoire des idées politiques, bien sûr, étant entendu que c’est particulièrement chez nous que germât et fleurît la pensée autour de la Cité. Pourquoi ? Parce que précisément, à proprement parler, la Cité est une invention occidentale, et avec celle-ci s’ouvrit tout un domaine de réflexion sur l’art de se gouverner soi-même. Tant que les hommes vivaient en ordre familial, au fil des jours, ne frayant entre eux qu’au gré de quelques associations fragiles et erratiques, leur destin était immobile, statique. Dès qu’ils s’associèrent et conçurent une chose commune, la force publique, alors leurs énergies qui étaient jusque là diffuses, et par trop solitaires, se fédérèrent au point de briser la léthargie qui les séparait de l’Histoire, et dès lors tout ne fut qu’expansion et dynamique. Il s’agit justement de cette grande dynamique, tout à fait singulière, que Pierre Manent nous propose d’interpréter. Nous disions plus haut qu’à travers ce livre, nous avions le sentiment de parcourir l’histoire des idées politiques, mais ce serait se méprendre sur cet essai, qui est loin de n’être qu’un simple historique, ni même seulement qu’une description, fût-elle éclairée et éclairante, de l’ensemble de la réflexion autour de l’objet politique ; non, Pierre Manent fait vivre avec maestria nombre de pensées, de querelles et d’interrogations qui jalonnèrent la philosophie occidentale, tout en interprétant le tout. L’on peut ainsi relire avec plaisir Aristote, discuter avec Rousseau sur l’opération civique, voir Homère nous rappeler l’origine poétique de la Cité, contempler Rome devenir Rome, partager les dilemmes de Cicéron, analyser le regard critique des Modernes, le point de vue chrétien et bien d’autres avatars d’une pensée politique mue par  l’Histoire. L’interprétation de Manent fait de la Cité la forme primordiale et nécessaire de toute notre condition politique, les différentes formes politiques – Empire, Eglise, Nation etc. – n’étant, au fond, que différentes métamorphoses de la forme originelle. Chacune de ces formes politiques qui apparurent dans notre histoire, qui même parfois se bousculèrent entre-elles, eurent à répondre à cette même question essentielle : comment se gouverner soi-même ? Manent remarque qu’un lien causal unit les différentes formes politiques que nous connaissons depuis l’expérience originelle de la Cité. Certes, celle-ci s’épuisa dans ses contradictions et produisit un Empire. Certes encore, l’Empire, parvenant au bout de ses possibilités, prit un nouveau visage avec l’Eglise, et ainsi de suite, avec les Modernes, jusqu’à la Nation. Mais si cette causalité semble entériner l’idée d’un progrès de l’Histoire et de l’humanité vers l’universel, Manent n’en demeure pas moins extrêmement critique avec cette gageure qui voudrait qu’aujourd’hui, sans opération civique, sans intermédiaires, sans plus rien du tout –  l’on puisse répondre à la question de la politique avec le seul postulat de l’ « humanité ». De même, si continuité il y a, force est de constater avec Pierre Manent que la division entre Anciens et Modernes ne s’appréhende pas tout à fait comme une évolution progressive, car, de fait, les questions que se posèrent les grecs vivent encore en nous, tout aussi vivantes que celles que se posent les plus contemporains des modernes. Il est en effet frappant de voir à quel point notre condition politique est encore innervée de problématiques fort anciennes, et nous nous sentons plus humbles lorsque nous contemplons la philosophie achevée des Païens ou des Chrétiens, que Manent nous peint admirablement, qui semble chacune compter en elle-même assez de raisons suffisantes de cohérence et de justesse pour ne pas présumer d’un si formidable progrès, et ce surtout aujourd’hui. Surtout aujourd’hui à vrai dire, car nous vivrions, pour l’auteur de « La Raison des nations », en une époque d’incertitudes quant à la forme politique à choisir, et d’abandon à lui-même du politique. Ainsi, la dynamique s’étoufferait, trop heureuse, au moins en Europe, de vouloir se diluer dans le monde. Face à ces problématiques actuelles, regarder en arrière, et réfléchir tout en contemplant, est sans aucun doute une condition nécessaire afin de tenter de formuler à notre tour une réponse. Et pour cela, sans aucun doute, les Métamorphoses de l’Occident  est un livre on ne peut plus idoine.

 

Article paru dans Les cahiers de l'Indépendance, 2010.

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